Texte extrait de :
L'Homme méditerranéen. Mélanges offerts à Gabriel Camps
Laboratoire d'Anthropologie et de Préhistoire des
pays de la Méditerranée occidentale
Publications de l'Université de Provence, 1995
" La nature des matériaux utilisés par l'homme préhistorique est en effet une information qu'il faut décrypter et conserver " (G. Camps, 1979 : 138)
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§ 1
Depuis 1979, date à laquelle G. Camps /1/ attirait l'attention des préhistoriens français sur l'intérêt de la détermination pétrographique et de la recherche des lieux de collecte des matières premières lithiques utilisées pendant le Paléolithique (des travaux de ce type avaient déjà été à l'époque initiés à l'étranger), l'archéopétrographie est devenue l'une des branches indispensables de toute étude locale ou régionale. Son développement rapide et considérable au cours de ces dix dernières années est à relier à celui d'une archéologie plus "anthropologique", tendant à mieux expliciter le comportement des hommes fossiles. Dès les premiers travaux systématiques de Demars (1980) /2/ et Morala (1980) /3/, deux champs d'application ont été définis. Le premier consiste en la possibilité d'appréhender une dimension spatiale par la reconnaissance du territoire parcouru pour la collecte des matières premières minérales ; le second concerne la mise en évidence de la gestion souvent différenciée des matériaux, en fonction essentiellement de leur qualité de taille, comme par exemple la réserve de certains types de silex pour la production d'un support précis. Depuis, de très nombreuses recherches, portant sur l'ensemble des temps paléolithiques, ont amplifié et affiné ces résultats, mettant en lumière les espaces parcourus et les différentes stratégies d'acquisition et de transformation des matériaux (Floss & Terberger 1987 ; Geneste 1985 ; Masson 1981 ; Mauger 1985; Torti 1980; Wilson 1986…) /4/.
§ 2
Dans le cadre d'un travail plus général sur le Paléolithique supérieur du Velay (Bracco 1992) /5/, nous nous sommes particulièrement intéressé à la provenance des matières premières utilisées dans les sites régionaux. Couplée aux autres données archéologiques, l'analyse de l'origine des matériaux lithiques, essentiellement fondée sur le rapport matières premières autochtones/matières premières allochtones, permet en effet de proposer quelques hypothèses sur l'occupation du sol aux différentes périodes du Paléolithique supérieur et suggère une réflexion sur la nature et la fonction des gisements. Cette étude est facilitée par le fait qu'elle s'applique à une région très bien caractérisée à la fois géographiquement et géologiquement.
Carte de situation du Velay
§ 3
Situé au cœur du Massif Central, le Velay, région montagneuse à l'altitude moyenne élevée (1000 mètres), est formé par une suite de grands plateaux volcaniques profondément recoupés par les cours supérieurs de la Loire et de l'Allier, d'altitude beaucoup plus basse (450 à 850 mètres).


Bordé par des zones de plus haute altitude, Cantal-Margeride à l'ouest, Tanargue-Vivarais au sud et Mèzenc-plateau ardéchois à l'est, le Velay apparaît comme un espace difficilement accessible si ce n'est par le nord à la faveur du réseau hydrographique.


Pendant la deuxième partie du Würm, le développement de glaciers compartimente et isole encore plus cette région. Les travaux récents (Veyret 1978 ; Etlicher & Göer de Hervé 1988) /6/ mettent en effet en évidence pour cette période une importante présence glaciaire ainsi que de fortes zones enneigées sur tous les hauts sommets périphériques, formant une barrière quasi-continue infranchissable jusqu'au début du Tardi-glaciaire (Raynal & Daugas 1984 ; Bracco 1991) /7/. Les seules voies de communication disponibles sont alors les couloirs de circulation qu'offrent les deux vallées principales (fig. 1).

Industrie en quartz (40 ko)
La roche à Tavernat (60 ko)
Opale résinite (60 ko)
§ 4
Les matières premières lithiques siliceuses sont rares en Velay, mis à part le quartz présent en grande quantité sous la forme de bancs plus ou moins démantelés et surtout de galets alluviaux. Ce quartz a d'ailleurs été abondamment utilisé dans certains sites badegouliens (le Blot, la Roche à Tavernat). En ce qui concerne le silex, les ressources locales sont beaucoup moins abondantes (Torti 1980 ; Masson 1981) /8/ :

    - des silex et silex jaspoïdes sont disponibles dans les alluvions des principaux cours d'eau. Il s'agit de rognons de petite taille (le plus souvent < 15 cm), de mauvaise qualité et fréquemment gélifs. Quelques galets alluviaux mieux aptes à la taille des roches dures proviendraient de séquences carbonatées jurassiques aujourd'hui disparues (Masson 1981) /9/ ;

    - peu de gîtes primaires sont connus. Le plus important se situe à l'est du Puy-en-Velay, au lieu-dit la Collange. C'est un silex de couleur jaune, translucide, d'excellente qualité. Le filon n'est actuellement pas apparent et ce matériau n'est disponible que dans les champs sous forme de blocs concassés et ramenés à la surface par les travaux agricoles.


Quelques autres affleurements, de dimensions extrêmement réduites, existent dans le bassin du Puy. Enfin, bien que ce ne soit pas du silex, il faut citer l'opale résinite de Saint-Pierre-Eynac. D'origine hydrothermale, cette roche se prête à la taille par percussion. Des expériences récentes ont d'ailleurs montré que sa qualité, longtemps tenue pour très médiocre, a été sous-estimée jusqu'à présent (Werth 1992) /10/.


Le Velay apparaît donc comme une région particulièrement pauvre en silex. Tout autant que la quantité, c'est la qualité qui fait défaut, exception faite du seul site de la Collange.

§ 5
fig. 2
C'est dans ce contexte particulier, milieu périglaciaire d'altitude et pauvre en matière première de qualité, qu'un certain nombre de travaux récents a permis de mieux cerner les processus de colonisation (voir fig. 2 pour la localisation des sites) de cette zone de moyenne montagne au Paléolithique supérieur (Raynal & Daugas 1984, 1992; Bracco 1991, 1992) /11/. La colonisation des hautes vallées de la Loire et de l'Allier s'effectue en deux phases bien distinctes liées aux fluctuations climatiques de la fin du Würm :
    - antérieurement à l'important réchauffement du Bölling, seuls les interstades tempérés (Tursac, Laugerie, Lascaux) permettent le développement d'un biotope favorable facilitant la remontée des faunes mammaliennes et des divers groupes humains dans les vallées . C'est ce que nous avons appelé la phase ancienne du peuplement (Bracco 1992) /12/ ;
    - à partir du Bölling, la déglaciation autorise l'installation rapide d'un couvert arbustif même sur les plateaux (Beaulieu & Reille 1987) /13/. Les conditions climatiques ne sont plus un obstacle à l'implantation humaine. Le nombre de gisements s'accroît d'ailleurs de façon considérable (fig. 3).


L'analyse des témoins archéologiques permet d'affiner ce schéma. L'examen du rapport silex allochtones/autochtones dans les divers gisements indique une gestion de la matière première fortement différenciée pour chacune des phases. En ce qui concerne la phase ancienne, la grande majorité des silex est allochtone et peut être considérée comme apportée par les groupes humains lors de leurs déplacements. Pendant la phase récente au contraire, le taux de silex allochtone chute brusquement pour devenir presque insignifiant au Magdalénien terminal (fig. 4 et fig. 4 bis).
fig. 4
fig. 4 bis _______
§ 6
La détermination de l'origine de ces mêmes matières premières allochtones, en relation avec les comparaisons typo- technologiques, autorise quelques hypothèses sur les circulations des groupes humains :

    - pendant la phase ancienne, la colonisation du Velay s'effectue à partir des zones septentrionales du Massif Central, par remontées le long des axes principaux des vallées de la Loire et de l'Allier. Les industries ne sont pas régionalement caractérisées, et le Velay semble n'être qu'une zone d'occupation marginale, à la limite extrême des territoires parcourus par des groupes humains dont les centres principaux de peuplement se trouvent dans des zones de plus basse altitude ;

    - au cours de la phase récente, l'approvisionnement en matériaux essentiellement locaux, ainsi qu'une différenciation sensible des caractères typo-technologiques des industries par rapport à celles des régions avoisinantes, permettent de proposer l'hypothèse de circulations beaucoup plus restreintes, et probablement un cantonnement des groupes humains en Velay à la transition Pléistocène/ Holocène (sites de Baume-Loire notamment).
    Un certain cloisonnement semble aussi exister entre les deux vallées, bien que le franchissement du plateau du Devès ne pose plus de problème particulier
    (fig.5).
§ 7
Cette partition dans les modes de colonisation des hautes vallées de la Loire et de l'Allier n'est pas sans conséquence sur la gestion de l'espace régional. Pendant les occupations épisodiques de la phase ancienne, l'habitat semble être concentré, pour chacune des vallées, dans un site principal à partir duquel gravitent plusieurs petits sites spécialisés. Réoccupés à chaque passage d'un groupe humain, ces gisements majeurs, le Blot sur le Val d'Allier et le Rond-du--Barry sur la vallée de la Loire, montrent en effet de puissantes et riches couches archéologiques successives. Ils comprennent également des témoins d'activités non--utilitaires (art, parure, sépulture secondaire pour le Rond-du-Barry ... ) qui les différencient des sites contemporains, constitués par des couches archéologiques uniques ou doubles au maximum, pauvres en vestiges et de faible superficie. Après le Magdalénien supérieur, la phase récente montre au contraire un "nivellement" dans les caractères constitutifs de chaque gisement, qui indique probablement des gisements peu différenciés entre eux et correspondant à une exploitation "tournante" d'un biotope relativement homogène.
§ 8
Ces quelques résultats permettent de souligner l'intérêt et la complémentarité de l'étude de l'origine géographique des matières premières lithiques en liaison avec les données typo-technologiques et environnementales. Il faut cependant souligner un certain nombre de points qui restent à préciser, ou à étudier, afin de tirer tout le parti qu'il est légitime d'espérer de cette approche.
D'une part, s'il est relativement aisé de qualifier certains types de silex d'allochtones, la détermination précise de leur origine reste encore pour beaucoup sujette à caution. Certains d'entre eux, dépourvus de micro-fossiles, demandent pour une étude détaillée l'utilisation de méthodes géochimiques (éléments- traces) longues et coûteuses. Ce n'est pourtant qu'à ce prix là que les hypothèses présentées ici pourront être validées d'une manière parfaitement convaincante.

D'autre part, il reste un énorme travail à effectuer dans chaque gisement au niveau de la lithotechnologie. Les rares éléments actuellement disponibles suggèrent souvent des choix de matériaux précis pour la confection d'un certain nombre de supports (Bracco 1992, Buisson 199 1, Virmont 198 1) /14/. Cette approche, parfaitement complémentaire de celle de la détermination de l'origine des matériaux, doit être développée.

§ 9
Enfin, un certain nombre de faits doivent nous obliger à élargir nos interrogations au-delà des aspects purement fonctionnels.
Citons, par exemple, la disproportion qui existe à l'intérieur de la phase ancienne dans les quantités de silex utlilisés, importantes pour les séries périgordiennes et magdaléniennes d'une part, très faibles pour les séries badegouliennes du Blot et de la Roche à Tavernat d'autre part. Si dans les deux cas le silex est toujours principalement d'origine allochtone, les choix d'approvisionnement et de transport sont bien différents. Dans les sites badegouliens, cette rareté du silex est d'ailleurs compensée par l'utilisation abondante du quartz local, pourtant de piètre qualité (la Roche à Tavernat : silex environ 3 kg, quartz environ 32 kg).

Au-delà des contraintes de disponibilité de la matière première, il y a certainement là des choix qui mettent en jeu d'autres paramètres : traditions culturelles, anticipation des besoins, etc., dont l'étude est elle aussi des plus passionnantes et qui doit permettre de dépasser la simple vision "écologique" de l'Homme fossile.

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